Le droit riverain donne l'usage de l'eau à qui possède la terre qu'elle borde : personne ne détient de volume, chacun prélève raisonnablement, et en cas de manque tout le monde se restreint ensemble. L'antériorité d'usage fait exactement l'inverse : elle donne un rang, daté du jour où l'eau a été détournée pour la première fois, et ce rang se transmet, se vend et se loue indépendamment de la terre. Le premier régime vient des pays où il pleut, le second de l'Ouest américain, où le Colorado l'a inscrit dans sa constitution dès 1876.
Un rang, ce n'est pas une part : la coupe n'est pas proportionnelle, elle est séquentielle. Le titulaire de 1890 reçoit son volume entier pendant que celui de 1975 reçoit zéro, dans la même vallée, sur la même rivière. C'est ce qui rend les négociations si dures sur le fleuve Colorado, dont le partage hérité du pacte de 1922 promet environ 16,5 millions d'acre-pieds par an alors que le fleuve en porte plutôt une douzaine aujourd'hui : les droits sur le papier dépassent l'eau réelle, et la loi ne dit pas de partager le manque, elle dit qui le supporte.
Une retenue ne fabrique pas d'eau, elle déplace celle qui passait déjà : elle prend au printemps pour rendre en été, et elle prend en amont pour rendre à qui est branché dessus. Ce qu'elle change vraiment, c'est le calendrier et la liste des bénéficiaires, donc un rapport de force. Elle a aussi un coût physique qu'on oublie : en climat chaud, un lac de barrage perd près de deux mètres de hauteur d'eau par an par simple évaporation, une perte qui n'existait pas quand l'eau restait dans un lit étroit et ombragé.
En France, il n'y a pas de rang d'antériorité : les prélèvements sont autorisés par la police de l'eau, et la sécheresse se gère par arrêtés préfectoraux à paliers, jusqu'au niveau de crise où seuls l'eau potable, la santé et la salubrité restent servies. Un plan qui promet de l'irrigation, du refroidissement de centrale, de l'hydrogène ou du lavage de panneaux doit donc dire à qui l'eau est retirée, pas seulement combien il en faut. Un mètre cube annoncé sans son rang et sans son mois n'est pas un mètre cube disponible.
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